L’écoute psychanalytique de L’étranger, d’Albert Camus

Mon intervention sur l’écoute psychanalytique de L’étranger, d’Albert Camus lors de la journée « Psychanalyse et Littérature » de janvier 2020, organisée par La Société de Psychanalyse Freudienne de Grenoble

 

« Un itinéraire d’aveugle »

 

« Aujourd’hui maman est morte, ou peut-être hier je ne sais pas »[1]. Cette ouverture de roman a été la plus éprouvante que j’ai eu à lire dans ma vie, L’Etranger, de Camus.

Encore actuellement ovni littéraire dans le paysage de la fiction, L’Etranger nous unit en tant que communauté universelle à travers le monde, depuis sa parution en 1942. Est-ce le mystère autour de cet « itinéraire d’aveugle »[2] de Meursault  ? Son insensibilité ? Son meurtre de l’Arabe ?

André Green exprime ceci de la fiction : elle est « l’opposé de la formalisation » qui est « une preuve du pouvoir de la pensée ». Elle nous fournit « une meilleure méthode pour approcher l’inconnaissable, le vide, l’infini sans forme, et permet d’explorer des couches de la psyché au-delà du visible ou du pensable »[3]. Je trouve que cela s’applique bien à L’Etranger de Camus. Ce vide, cet inconnaissable éprouvé pendant la lecture du roman.

 

Mais tout d’abord, en voici un résumé, pour ceux qui seraient étrangers à cette drôle d’histoire ! 

Le personnage Meursault reçoit par télégramme la nouvelle que sa mère est morte. Il se rend à l’enterrement mais il n’y est pas subjectivement. Il est extérieur à l’événement, son regard est impersonnel, sans émotion. Il va vivre les jours qui suivent l’enterrement, en continuant à fonctionner tel qu’il le faisait auparavant. A la différence que dès le lendemain, il engage une relation sentimentale avec une ancienne collègue de bureau. En l’espace d’une semaine, la vie de Meursault va basculer : il commet le meurtre d’un Arabe sur une plage un dimanche sous un soleil de plomb, avec pour seule explication, le soleil. Il sera condamné à mort, non pour meurtre, mais pour indifférence d’un fils à la mort de sa mère. Il y aura là un inacceptable, un intolérable de la part de la société, qui sera rejetée et détruite physiquement en la personne de Meursault.

 

Nous allons suivre l’ « itinéraire d’aveugle » de Meursault, qui est son expression à lui, quand il évoque sa vie ; nous allons suivre son parcours, de sa survie à l’air libre, à sa vie en prison, et tenter d’écouter les ressorts inconscients de cette vie sans but, sans sens, envers et contre la mort de sa mère, événement massif et incontournable dès le début du roman.

 

Un environnement effractant

 

Il y a donc dès l’entrée dans l’histoire, ce fils, qui est le narrateur principal, qui apprend par un message impersonnel que sa mère est morte. En lisant le télégramme « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »[4], nous constatons qu’il n’y a aucune considération pour le fils endeuillé, aucune précision non plus sur la date de ce décès – ce qui embarrasse Meursault -, ni ses circonstances. Meursault ne se révolte pas contre le traitement automatique de cette nouvelle de la mort de sa mère.

 

Il se rend à l’enterrement et va vivre une nuit éprouvante pendant la veillée du corps. Il a une sensibilité extrême à la lumière de la chambre mortuaire qu’il trouve trop éblouissante. Ne serait-ce pas la réalité de la mort de sa mère qui est si difficile à vivre à ce moment-ci ? Le concierge de la maison de retraite où sa mère résidait, est attentif à lui. C’est un personnage bienveillant et à travers son empathie pour Meursault, je me suis imaginée ce qu’il pouvait percevoir de lui, jeune homme perdu, seul, sans famille, sans soutien, dont l’expérience de la mort d’un proche semble être quelque chose d’inédit et d’abstrait pour lui. A un moment, Meursault demande au concierge derrière son dos, comme adressé à l’absence même : « « Il y a longtemps que vous êtes là ? » »[5]. Ici la question que pose Meursault serait à écouter plus largement. Meursault semble dire « Mais vous, le monde qui m’entoure, cela fait longtemps que vous existez, car jusqu’à présent, je n’en avais pas conscience. Je ne savais pas que les gens étaient vivants et qu’ils pouvaient mourir un jour ».  Meursault semble avoir fermé les yeux depuis longtemps, ou ne les a-t-il jamais ouverts. Cette réalité est heurtante et maintenant il voit clair trop soudainement, de manière traumatique.

Il y a tout ce lexique de l’aveuglement de la lumière qui exprime ceci :

 « l’éclat de la lumière sur les murs blancs me fatiguait »[6] « D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante »[7],.

« Je les voyais comme je n’avais jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappaient »[8]

La nuit de veillée du corps de sa mère est une épreuve physique pour Meursault. C’est presque un moment d’irréalité, il est placé dans un monde qui lui est étranger avec des personnes étrangères qui sont présents à la mort de sa mère à lui. Tout son corps dit qu’il voudrait fuir et partir, qu’il souffre.

L’aspect sensoriel des éléments est massif et envahissant, comme s’il regardait le monde pour la première fois, comme s’il prenait le temps de voir le monde pour la première fois, l’état du monde qu’il voit froidement dans son étrangeté, dans sa bizarrerie, dans sa désincarnation, la vieillesse, le temps qui passe… la mort possible. Il y aurait quelque chose de l’ordre de la terreur infantile. En tendant l’oreille, l’on pourrait écouter son appel à l’aide à un objet secourable, appel à l’aide impossible à ressentir, impossible à penser, impossible à formuler.

Meursault est ici accroché à la surface visuelle de son environnement et suspendu à la douleur et l’inconfort de la surface de sa peau. Ses signaux d’alerte sont en tant qu’analyste à écouter avec grande attention et m’a amené à prendre fictivement cette position de fonction alpha, cette rêverie maternelle théorisée par Bion, qui est une capacité chez la mère à s’identifier aux ressentis pénibles du bébé, à les accueillir en elle, et ce faisant, transformer ces éléments primitifs, que Bion nomme éléments bêta, pour les renvoyer au bébé sous une forme moins terrifiante, détoxiquée, plus psychisée et ainsi permettre au bébé d’ accroitre ses processus de mentalisation et enrichir son expérience émotionnelle. Je me suis demandée si cette mère morte annoncée dès l’ouverture du roman était absente psychiquement dès l’ouverture de la vie de Meursault. D’ailleurs durant la semaine qui suit sa mort, Meursault aura son attention rivée sur une femme « automate »[9] au café dont il ne pourra détacher son regard. Je me suis demandée si en cette femme aux gestes mécaniques, isolée du monde, lui aurait évoquée sa mère avec ce climat d’exclusion, d’incompréhension du fils, cette inquiétante étrangeté dans sa relation à sa mère.

Je sentais Meursault abandonné à ce monde inhumain, une menace dans sa continuité d’être, des assises narcissiques et identitaires assurément fragiles.

Ce travail d’écoute de Meursault, de ces éléments bruts m’a accompagnée plus intensément auprès de mes patients, en étant plus sensible à l’impuissance et la détresse derrière « le manteau des mots »[10], comme le dit joliment Camus.

 

Sa mère, cette étrangère ?

 

Lors de la veillée funèbre, Meursault, en ce premier jour orphelin, est comme un nourrisson sortant des entrailles de la mère, dans une impréparation à ce monde déjà constitué. Il découvre le monde dans lequel vivait sa mère, apprend qu’elle a des amis, et nous pouvons comprendre l’étrangeté de cet aspect de la mère par la manière dont il perçoit ses personnes, qui lui paraissent tous étranges. Sa mère lui apparait étrangère à lui, et nous pouvons en saisir l’expression dans la projection de cette pensée sur les amis de sa mère « J’avais même l’impression que cette morte, couchée au milieu d’eux, ne signifiait rien à leurs yeux »[11]. Il ne sait plus quel est le sens de ce qui le relie à sa mère. Qu’est-ce qui fait qu’il est le fils de cette femme ? A la fin du roman, il aura cette pensée qu’il exprimera à propos de Marie, et qui rentre en résonnance avec la qualité de son lien à l’objet maternel : « En dehors de nos deux corps maintenant séparés, rien ne nous liait et ne nous rappelait l’un à l’autre »[12]

 

Je suppose que l’étrangeté de cette mère va être amplifiée quand Meursault apprend que sa mère a demandé un service religieux – donc à ce qu’il y ait un prêtre, un père ! – alors qu’il ne connaissait pas sa mère portée sur la religion. Et l’étrangeté de la mère amplifiée davantage quand Meursault apprend aussi qu’elle avait passé la fin de sa vie auprès de Thomas Perez, son « fiancé », comme le nomme le directeur de l’asile.

La présence de Thomas Perez est imposée par le directeur à l’enterrement alors que selon le règlement de l’asile, seule la famille généralement assiste aux obsèques : « Il m’a averti que moi et lui serions seuls, avec l’infirmière de service. En principe les pensionnaires ne devaient pas assister aux enterrements. Il les laissait seulement veiller : « C’est une question d’humanité », a-t-il remarqué. Mais en l’espèce, il avait accordé l’autorisation de suivre le convoi à un vieil ami de maman : « Thomas Perez ». Ici le directeur a souri. Il m’a dit : « Vous comprenez, c’est un sentiment un peu puéril. Mais lui et votre mère ne se quittaient guère. A l’asile, on les plaisantait, on disait à Pérez : « C’est votre fiancée ». Lui riait. Ça leur faisait plaisir. Et le fait est que la mort de Mme Meursault l’a beaucoup affecté. Je n’ai pas cru devoir lui refuser l’autorisation. Mais sur le conseil du médecin visiteur, je lui ai interdit la veillée d’hier. » Nous sommes restés silencieux assez longtemps »[13]. Durant ce silence, je me suis demandé ce qui se passait intérieurement pour Meursault. Était-il choqué ? surpris ? en colère ?  Meursault subit cette décision du directeur, n’a pas été convié à la prise de décision d’inclure cet homme, n’a pas été invité à avoir son avis sur la question. Meursault ne compterait pas en tant que fils, en tant que membre de la famille ? Il est de nouveau maltraité, et en  réponse de Meursault à cela, est une passivité, une résignation, voire une habitude de ne jamais compter, de ne pas être important aux yeux d’un autre. Le fils doit souffrir la présence de Thomas Perez, l’amant de la mère, c’est la loi du directeur qui le lui impose !!

Écoutons les réactions de Meursault à l’égard de Thomas Perez : « il avait un feutre mou à la calotte ronde et aux ailes larges (il l’a ôté quand la bière a passé la porte), un costume dont le pantalon tirebouchonnait sur les souliers et un nœud d’étoffe noire trop petit pour sa chemise à grand col blanc. Ses lèvres tremblaient au-dessous d’un nez truffé de points noirs. Ses cheveux blancs assez fins laissaient passer de curieuses oreilles ballantes et mal ourlées dont la couleur rouge sang dans ce visage blafard me frappa. (…) Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement (…) Je me suis retourné et j’ai vu le vieux Pérez à une cinquantaine de mètres derrière nous. Il se hâtait en balançant son feutre à bout de bras. (…) L’éclat du ciel était insoutenable. (…) Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. (…) Je me suis retourné une fois de plus : Perez m’a paru très loin, perdu dans une nuée de chaleur, puis je ne l’ai plus aperçu. Je l’ai cherché du regard et j’ai vu qu’il avait quitté la route et pris à travers champs. J’ai constaté aussi que devant moi la route tournait. J’ai compris que Pérez qui connaissait le pays coupait au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints. Puis nous l’avons perdu. Il a repris encore à travers champs et comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes »[14].

Tout d’abord, cette description exprime le mépris, l’hostilité, le rejet, la nécessité de rabaisser cet homme qui fut le compagnon de sa mère. Meursault prend plaisir à le diminuer dans cette description grotesque, et ceci est une stratégie défensive pour ne pas le prendre au sérieux.  Meursault ressent une aversion envers cet homme Pérez qui se traduit par un inconfort physique. Le « rouge sang »[15] qu’il suscite préfigure peut-être la suite des événements dans la vie de Meursault … Il est un aveugle de la haine pour l’amoureux de sa mère.  Et il y aurait ce reproche impossible à faire à cette mère à jamais absente dont il n’avait connu que le regard qui le suivait, ce silence, ce manque de curiosité l’un envers l’autre, cette accoutumance vide de sens.

 « Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient ouvertes sa pulpe brillante »[16]… Meursault dans une partie clivée de lui-même éclate de colère, éclate de pleurs, de souffrance. Il est embourbé, paralysé. Il a cette plaie béante en lui et impuissant à mentaliser cela.

L’élément Thomas Perez est traumatique. Ce serait un sexuel traumatique avec cette imago paternelle en Pérez qui peint d’une couleur érotique cette mère.

Il y a ici une mise en place d’une situation œdipienne inédite pour Meursault. La représentation d’une figure paternelle est difficilement accueillie par lui. Que Meursault ait un père, il n’en est jamais question, sauf à la veille de sa mise à mort. Meursault le fils œdipien, face à ce compagnon de la mère, ce rival, qu’il étriperait volontiers peut-être si cette partie de lui lui était accessible !  Pendant la marche interminable et pesante, menant à l’enfouissement sous terre de la mère, il aura les yeux rivés sur cet homme qui semble le poursuivre et dont il voudrait en oublier l’existence tout en ne pouvant pas s’en détacher, Thomas Perez.

J’ai cette image, d’un revenant, d’un spectre qui vient hanter Meursault, le poursuivre. Meursault s’enfuit de cet homme dangereux pour son organisation interne, maintenant à tout prix la représentation de sa mère telle qu’il l’a connue et telle qu’il souhaite maintenir pour ne pas la haïr. Marcher vite, s’enfuir, fuir cet objet étranger, Pérez, qui met en alerte son état psychique avec le risque de destructivité. Ce Thomas Pérez représenterait-il un retour du refoulé de sa préhistoire… ce père inconnu ?

 

Le deuil en souffrance

 

Dès le lendemain de l’enterrement, Meursault flirte avec une jeune femme, Marie, dont il avait eu envie dans le passé. Ici, point d’obstacle à ce plaisir et sensualité des corps. Meursault en pleine régression, annule la perte de la mère et la remplace aussitôt par un autre objet, avec cette mise en avant des seins et du ventre de Marie qui évoquent les attributs d’un objet maternel. Je pourrais entendre entre les lignes : « maman est toujours là, je la sens collée à moi, elle n’a pas disparu. Je la tiens serrée contre moi ». Meursault passera la nuit avec cette femme dès le soir même et il voudra encore rester dans cette sorte de régression maternelle primaire le lendemain matin en cherchant l’odeur de cette femme, tel le nourrisson cherchant la trace sensorielle de l’objet nourricier et vital. La jouissance d’Œdipe fils avec l’objet maternel est ressuscité ! Il y aurait ce triomphe narcissique du moi sur la mort, sur le néant, sur la perte.

 

Le lendemain, dimanche, pas de famille qui vient le visiter. Meursault n’avait-il que sa mère comme famille ? L’absence de la mère, liée à son installation en maison de retraite, semble ne pas avoir été élaborée : « Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste à l’abandon »[17]. Meursault erre dans l’appartement, comme tentant de psychiser l’absence de cette mère en arpentant l’espace vide laissé par la mère, marchant (cet espace vide) faute de le penser, le ressentir. « Le reste à l’abandon », ce reste à l’abandon, ce serait ce reste à se représenter, à ressentir, ce reste à renoncer, à reconnaitre, à accepter… le deuil à effectuer.

 

Meursault n’est pas ancré solidement dans le monde. Pas de racine, ni de mémoire familiale, pas de branches familiales, pas même un album de famille. En ce dimanche de solitude et de vide, Meursault feuillète un vieux cahier avec des collages de publicités, ce qui m’a fait ressentir de la tristesse. Ce geste de feuilleter ce cahier m’a évoqué cet autre geste que l’on fait généralement quand on est en deuil, se replonger dans un album de photos, revoir les photos de l’être disparu, ce qui a redoublé ma peine pour Meursault vivant dans un monde de l’instant, de l’immédiateté, sans possibilité de recueillement dans des souvenirs familiaux, une mémoire et une histoire familiale, celle de sa mère. La mère n’est pas parlée. Ce fils ne peut pas parler, évoquer, se remémorer sa mère avec quiconque. La mère n’est pas reflétée dans les souvenirs d’un autre. Pas de souvenir, pas d’objet… Pierre Fédida dans son article « La grande énigme du deuil » nous dit que la relique justement, les objets restant de l’être aimé a pour fonction de « protéger l’endeuillé contre sa propre destruction »[18]. Meursault serait-il de nouveau en situation de fragilisation, sans que personne ne s’en rende compte ?

Quelques jours plus tard, son patron est déçu par Meursault, et aura des mots durs envers lui quand celui-ci refuse sa proposition de partir travailler à Paris. C’est un coup dur pour Meursault, son patron représentant un substitut paternel structurant pour lui !

Meursault se retrouve de plus face à des situations de voisins qui évoquent la perte, l’absence, la trahison. Salamano et son chien, Raymond Sintes et son amante parlent de relations de possession tyrannique de l’autre et de l’impossible séparation de l’autre. Meursault est le témoin de ces scènes.

 

De manière plus directe, dans l’intervalle de temps entre la mort de sa mère et le meurtre de l’Arabe, son voisin Raymond Sintes obtient de Meursault que celui-ci écrive une lettre d’intimidation à la jeune femme qu’il entretient, celle-ci étant soupçonnée de malhonnêteté. Meursault va donc écrire cette lettre, une lettre  « avec des coups de pied et en même temps des choses pour la faire regretter »[19]. Cette lettre écrite par Meursault, et lue à haute voix, contient un fond subjectif de colère, de déception, de trahison, et selon moi, le signifiant « tromperie » répété à cinq reprises fait écho en Meursault, s’insinue en lui, s’infiltre, se répand en lui tel un cancer. Camus nous livre dans l’extrait qui suit le fonctionnement psychique interne de Meursault par les métaphores de la maison et de la cage d’escalier. Il nous insère dans le calme inquiétant impassible de façade de Meursault et le surgissement pulsionnel à venir à travers le chien : « En sortant de chez lui (Raymond Sintes), j’ai refermé la porte et je suis resté un moment dans le noir, sur le palier. La maison était calme et des profondeurs de la cage d’escalier montait un souffle obscur et humide. Je n’entendais que les coups de mon sang qui bourdonnait à mes oreilles. Je suis resté immobile. Mais dans la chambre du vieux Salamano, le chien a gémi sourdement »[20].

 

La veille du meurtre, Meursault a exprimé à la police que « la fille avait « manqué » à Raymond »[21].

Comment l’entendre ? « La fille avait « manqué » à Raymond », une femme avait manqué à un homme, une mère avait manqué à son fils ? Ici se superposent les deux sens du mot « manque », l’absence mais aussi la faute. La mère serait-elle désignée comme celle qui a failli dans son rôle maternel ? Est-ce le sentiment d’abandon d’un fils qui en veut à sa mère partie ? La mère adultère par rapport à son fils ?

 

La marche meurtrière vers les origines

 

Ce jour du meurtre, Meursault est empli de tous ces événements non psychisés. Marie, désinvolte et insouciante perçoit que Meursault a une « « tête d’enterrement » »[22] et celui-ci se sent « vide » et a « mal à la tête »[23], et ajoute « le jour, déjà tout plein de soleil, m’a frappé comme une gifle »[24]. Le retour de l’éprouvé physique inconsciemment relié au jour de l’enterrement de sa mère l’atteint dès le matin.

 

Raymond a invité Meursault et Marie à venir passer une journée à la plage chez un couple d’amis, Masson et sa femme. Le décor : une plage, du soleil, le paradis sur terre pour Meursault.

Il a un coup de cœur pour ce couple d’amis, Masson jouant très vite un support identificatoire pour lui, et il se projette dans l’avenir envisageant de se marier avec Marie. Il y aurait là la promesse d’un bonheur possible avec elle, fondé sur du sable, de l’eau de mer et du soleil. Pas besoin d’histoire, d’identité, de parole, pas besoin d’un passé. Il est dans une insouciance, une jouissance naïve avant la chute, avant le réveil brutal de l’obstacle à la pleine jouissance sans loi, sans limite, sans dette.

Après le déjeuner, il suit les deux hommes Masson et Raymond, il se laisse porter, entrainer comme un enfant « Je ne pensais à rien parce que j’étais à moitié endormi par ce soleil sur ma tête nue »[25].

 

Puis, soudain, moment de rencontre avec les deux Arabes, avec lesquels Raymond se confronte depuis son accès de violence contre sa maitresse, l’un des Arabes étant le frère de cette femme. De nouveau des étrangers, de nouveau, la montée en tension, la persécution physique, le risque vital, une mise en alerte qui fait passer Meursault de spectateur à acteur soutenant Raymond dans ce face à face.

Le meurtre d’un étranger arrive précisément sur un lieu où le soleil est écrasant. Ce soleil idéalisant, rendant amnésique et enivré est ambivalent et peut être toxique si on s’y prélasse trop longtemps, et l’ombre de l’Arabe, du tiers, de l’amant, de cet étranger – l’ombre de son père ? – va faire surface et ce depuis l’arrivée à sa vue de Thomas Perez, désarmé face à lui, seul, sans sa mère à présent. Du « sable surchauffé » qui lui semblait « rouge maintenant »[26] à l’approche des Arabes, je l’associe au « rouge sang » que Meursault exprimait au sujet du visage de Perez. Tout est encore à ciel ouvert chez Meursault, rien n’est encore enterré.

 

Meursault surprend les deux Arabes derrière un rocher : « Là, nous avons trouvé nos deux Arabes. Ils étaient couchés, dans leur bleu de chauffe graisseux. Ils avaient l’air tout à fait calmes et presque contents »[27], Meursault a des deux arabes une représentation d’un couple. « ils étaient couchés » « l’air tout à fait calme et presque contents ». Cette description évoque un après coït, le calme après le relâcher de l’excitation sexuelle, « presque contents » avec ce reste d’insatisfaction inhérent à la relation sexuelle. Il fait face à ce couple, couple d’hommes, étranger, homosexuel.

« Notre venue n’a rien changé »[28], cette constatation pourrait résumer le trop familier état de Meursault, rien ne change quand il est là. Quand lui et Raymond avaient croisé ces mêmes Arabes avant d’arriver sur la plage, Meursault avait déjà relevé ceci « j’ai vu un groupe d’Arabes adossés à la devanture du bureau de tabac. Ils nous regardaient en silence, mais à leur manière, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts »[29].

Ce regard indifférent des Arabes le marque. Fait-il écho à cet autre regard non réfléchissant d’une mère ? Cette mère que Meursault disait-il « passait son temps à me suivre des yeux en silence »[30]… cet insupportable du regard en silence, Meursault se vivait-il telle une pierre ou un arbre mort par sa mère ?

Ces Arabes au regard indifférent… le ramène-t-il inconsciemment à ce père étranger lui aussi ?

Un père dont on ne sait rien. Un père inconnu, inexistant mais qui se matérialise de plus en plus depuis la mort de la mère, qui force le passage de sa représentation dans le psychisme de Meursault. 

« Tout s’arrêtait ici entre la mer, le sable et le soleil, le double silence de la flûte et de l’eau »[31]. Le face à face entre Raymond et Meursault et les deux Arabes prend fin avec le retrait des deux opposants laissant Raymond apaisé mais laissant un Meursault inexorablement atteint, touché. Il ne se remet pas. De quoi ? Il est atteint par l’absurdité du monde, de son existence, et cette fatalité en lui, cette impasse symbolique, cette équation irrésolue de la vie. Ce même soleil le contraint encore, le pousse encore dans ses retranchements, son corps le pousse à devoir agir faute de pouvoir penser. Meursault à ce moment-là marche pour une question de survie. « La chaleur était telle qu’il m’était pénible (…) de rester immobile sous la pluie aveuglante qui tombait du ciel »[32] C’est de la décharge motrice dont il s’agit, pour évacuer un surcroît d’excitation qui ne peut être transformé en pensées et qui le rend vide et paradoxalement déterminé dans le même temps.

Il y a ici une tragédie en marche, dont la destinée ira au bout. Meursault l’aveugle, Meursault ou l’Œdipe sur la plage revisité par Camus…

 

« C’était le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues. Je marchais lentement vers les rochers et je sentais mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s’appuyait sur moi et s’opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu’il me déversait. À chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi ou d’un débris de verre, mes mâchoires se crispaient. J’ai marché longtemps. Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer. Je pensais à la source fraîche derrière le rocher. J’avais envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil, l’effort et les pleurs de femme, envie enfin de retrouver l’ombre et son repos. Mais quand j’ai été plus près, j’ai vu que le type de Raymond était revenu. Il était seul. Il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fumait dans la chaleur. J’ai été un peu surpris. Pour moi, c’était une histoire finie et j’étais venu là sans y penser. Dès qu’il m’a vu, il s’est soulevé un peu et a mis la main dans sa poche. Moi, naturellement, j’ai serré le revolver de Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il s’est laissé aller en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. J’étais assez loin de lui, à une dizaine de mètres. Je devinais son regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l’air enflammé. Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. À l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe. J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »[33]

 «… je marchais lentement vers les rochers et je sentais mon front se gonfler sous le soleil », ici le front serait métaphorique de l’organe sexuel masculin qui se tend d’excitation. Meursault retourne sur le lieu fantasmatique du coït des deux étrangers, les deux Arabes. A-t-il le désir d’en comprendre, d’en saisir quelque chose symboliquement ? Revenir sur la perception visuelle traumatique pour tenter d’en faire sens ? Un fantasme de scène primitive inélaborable ? « La petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant » m’évoque la zone clivée du psychisme protégée par sa barrière défensive, inaccessible à la conscience, mais  Meursault a décidé d’aller « derrière le rocher », de soulever le rideau du déni, de l’impensable, de l’irreprésentable dans son histoire pour, dit-il, aller à la « source fraiche ».

A-t-il senti que sur le lieu de cette « source », lieu des origines, de ses origines à travers ce couple d’Arabes qu’il a trouvé allongés, une question s’est posée à lui, le fantasme d’une scène originaire s’est imposé à sa vue, s’est imposé tel un corps étranger qu’il fallait éliminer, cette scène primitive qu’il voulait fuir aussi déjà à travers la fuite de Thomas Perez le jour de l’enterrement. Cette fois-ci Meursault nous dit qu’il veut « triompher du soleil ». Il veut cette fois-ci en découdre et enfreindra deux lois symboliques de la régulation et castration humaine : tu ne tueras point et tu honoreras ton père et ta mère.

Il y a cette violence non assouvie, faute de n’avoir jamais pu l’exprimer, une frustration, un renoncement, une résignation, notamment l’abandon de ses études, à un temps de sa vie où il était ambitieux, on entend une rupture traumatique dans sa vie, un élan coupé et un retranchement forcé auprès de sa mère. Meursault serait-il cet autre qu’aurait pu devenir Camus sans l’aide de ses professeurs ? sans la culture, sans les livres, sans les mots pour dire et comprendre ce monde du silence maternel, ce monde de la jouissance sensorielle ?

Meursault marche donc, marcherait à la recherche de sa vérité, à la recherche de son histoire. La tension pulsionnelle est à son comble. Tout ce qu’il a pu retenir en lui est aux portes du conscient ; cela presse, cela cogne, cela ne peut plus se retenir, aussi bien affects que représentations. Il revient donc à la source de son histoire à lui. La scène primitive sexuelle n’est plus un fantasme, c’est là sous ses yeux. Pouvoir penser la scène primitive, c’est pouvoir penser la préhistoire de ses parents. Il y a cette colère en lui, ce désir de vengeance contre cette mère si longtemps et durablement manquante et décevante. Le jour de l’enterrement, elle lui a joué un mauvais tour, l’a trompé, en lui montrant qu’elle avait eu enfin une vie loin de lui, avec un homme qui la satisfaisait, tandis que lui demeurait objet non investi, indifférent à ses yeux à elle. Cette blessure causée par l’indifférence, indifférence réveillée par les yeux de l’Arabe, nous amène à cette hypothèse qu’en l’Arabe, Meursault commet aussi le meurtre de sa mère. Meursault accomplirait-il cet acte sexuel meurtrier en la pénétrant de quatre balles de son revolver ? Une vengeance ?

Dans le même temps, dans une identification miroir, cherche-t-il à tuer cette indifférence maladive en lui et en sa mère. Les démons de Meursault transparaissent à travers ces questions non venues au monde : Comment atteindre l’autre ? Comment se sentir vivant ? Comment vivre avec le bloc d’indifférence en soi ?

 

A la vue du couteau de l’Arabe, quelque chose bascule en Meursault. Ce couteau, organe phallique, l’agent indispensable qui a eu affaire au corps de cette mère, lui brûle les yeux. Il transperce son entendement, sa compréhension du monde, le transperce sans préliminaire. Les représentations fantasmatiques d’intrusion et de pénétration sexuelle sont là. Tel Œdipe, Meursault ici commet aveuglément le parricide, éliminant enfin son rival fantasmé, cette source paternelle qu’il a l’illusion de faucher à la racine.

« une longue lame étincelante qui m’atteignait au front », cela vise la tête, il est sommé de répondre de son histoire, sommé de faire face à cette question : d’où je viens ? qui était cette femme, cette mère ? qui est mon père, cet inconnu, cet étranger ? ce phallus vient le chercher au front, à sa tête, à son intellect, cela vient le chercher en tant qu’homme… « cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux », ronger, fouiller, là encore, c’est une impréparation complète pour Meursault – un viol psychique ? – un traumatisme insoutenable, inélaborable, et s’impose cette injonction à faire face à cette « tâche noire », ce point aveugle de son histoire, son père, cet étranger qui lui fait si mal. Meursault est en larmes, Meursault pleure, Meursault ne se contient plus, ne se retient plus, cette émotion explosive et intense, il va y mettre fin par le passage à l’acte meurtrier.

 

« Il était seul (…) J’ai été un peu surpris. Pour moi, c’était une histoire finie et j’étais venu là sans y penser ». J’entends ici Camus fantasmant une rencontre avec son père qu’il n’a pas connu, et cela sera dans le manuscrit inachevé Le premier homme, qu’il écrira cette quête du père, racontant comment il « fouillait » lui-même en sa propre mère silencieuse. Camus aura eu beau fouillé de tout son front, de tous ses yeux, de toute sa curiosité érigée telle un glaive, fouillant en la mère, mais il en sortira si peu d’elle et si peu donc de lui, son père. Que de fantasme de meurtre de cette mère, par déceptions répétées, par honte de cette femme si inconsciente de sa propre pauvreté intellectuelle et affective mais que Camus finit par aimer malgré tout. L’aimer est une nécessité, un besoin vital au risque que la haine ne l’engloutisse et ne le pousse qui sait au meurtre ? Mais ici point de retenue dans ce cauchemar sublimé en fiction, point de retenue dans cette rêverie d’adolescent meurtrier de ses deux parents, car il s’agirait bien de cela… Camus met à mort sa mère dès la première page du roman d’une manière froide et implacable, très extérieure à lui, avec cette ironie adolescente, cette insolence, cette impertinence à notre égard, nous lecteurs, se jouant et déniant que ce moment de la mort d’une mère puisse avoir une quelconque importance après tout.

Cet « itinéraire d’aveugle » qui mène au meurtre de l’Arabe condenserait les fantasmes originaires que Freud a mis au jour grâce à sa clinique psychanalytique et à sa lecture d’œuvres littéraires, à savoir le fantasme de la scène primitive, le fantasme de séduction, le fantasme de castration, ainsi que le fantasme de parricide et de matricide. Chez Meursault, ce passage à l’acte du meurtre témoignerait de la difficile élaboration de ces scénarios fantasmatiques, fondatrices de notre être sujet.

 

Un espace psychique de plus en plus « habité »

 

Après l’arrestation de Meursault, la seconde partie du roman a lieu dans des endroits confinés, fermés, des contenants dans lesquels les différents protagonistes tentent de comprendre, de parler à leur manière de Meursault.

L’on pourrait dire, Meursault est enfin parlé, nommé, singularisé, investi – même si ironiquement et tragiquement, c’est pour le juger et le condamner in fine. Il y a, si l’on peut dire, cette construction de l’appareil à penser de Meursault qui est intéressante à suivre. Meursault est comme recueilli par une famille et il va faire un apprentissage des convenances, de la loi, apprendre à faire partie de la communauté des hommes. Il a fallu qu’il en arrive au meurtre pour qu’un tant soit peu quelque chose de lui soit entendu par lui-même. Il se confronte à la difficile, quasi impossible écoute de sa vérité singulière qui aurait trouvé sa place dans un cabine d’analyste si Meursault avait vu le jour dans une société telle que la nôtre, illustré par cet échange avec son avocat concernant l’enterrement de sa mère : « il m’a demandé si j’avais eu de la peine ce jour-là. Cette question m’a beaucoup étonné et il me semblait que j’aurais été très gêné si j’avais eu à la poser. J’ai répondu cependant que j’avais un peu perdu l’habitude de m’interroger et qu’il m’était difficile de le renseigner. »[34]

Dans ce bureau de l’avocat puis du procureur, mon empathie à l’égard de l’individu Meursault s’est poursuivi en dépit du meurtre commis que j’ai tenté d’expliciter précédemment.

Je ne renonce pas, malgré cette automatisation du personnage, de ses réactions sans épaisseur psychique apparente à y écouter quelque chose de l’inconscient, car je ne renonce pas à l’idée de l’inconscient, même si Camus nous y pousse.

Tout au long de mon écoute de ce roman, était fortement présent, cœur battant en moi à chaque pas de Meursault, ce principe fondamental, cette base universelle qu’un être humain vient au monde inachevé et que ce n’est que grâce à un Nebenmensch, à un objet secourable, que l’infans peut se développer, grandir, avoir des pensées, des sentiments, demander de l’aide, aimer, avoir peur pour l’autre, agir en conséquence de lois, être responsable pour son prochain…

A différentes reprises, après son arrestation et sa mise en cellule, on peut écouter chez Meursault un discours qui a lieu au temps présent mais qui pourrait aussi bien s’appliquer à un temps ancien, exprimant par là une vérité en lui à travers ces paroles : « J’ai eu l’impression qu’il ne me comprenait pas »[35], « en vérité ils ne s’occupaient jamais de moi à ces moments-là »[36], « Il semblait que (le juge) ne s’intéressât plus à moi et qu’il eût classé mon cas en quelque sorte »[37]. C’est immédiatement suivi par son désir d’être mêlé à – pour ainsi dire- la conversation de la famille quand il exprime ceci, et par son sentiment de bien-être quand il se sent pleinement considéré : « Quelque fois aussi quand la conversation était d’ordre général, on m’y mêlait. Je commençais à respirer. Personne, en ces heures -là, n’était méchant avec moi. Tout était si naturel, si bien réglé et si sobrement joué que j’avais l’impression ridicule de « faire partie de la famille ». Et au bout des onze mois qu’a duré cette instruction, je peux dire que je m’étonnais presque de m’être jamais réjoui d’autre chose que de ces rares instants où le juge me reconduisait à la porte de son cabinet en me frappant sur l’épaule et en me disant d’un air cordial : « C’est fini pour aujourd’hui, monsieur l’Antéchrist » »[38].

« C’est fini pour aujourd’hui » rappelle cette phrase que nous, analystes, prononçons pour mettre fin à la séance avec nos patients. Ce moment de séparation que Meursault rejoue avec le juge est précisément ce qui pour lui a constitué un impossible menant à un impossible du deuil de sa mère. Ces séances avec le juge ont-elles eu involontairement valeur thérapeutique pour lui, par le cadre contenant et régulier de la séance-entretien et par la subjectivation involontaire de Meursault par cet imago parental ?

Ironiquement et tragiquement, là encore, Meursault n’est pas un patient, mais un condamné à mort.

Plus loin, il m’est apparu de nouveau par une sorte de rêverie qui me prenait quand je lisais L’Etranger d’écouter une scène de sa petite enfance à travers ce fragment quasi onirique, quand il rentre dans la salle d’audience : c’est la première fois qu’il livre une impression qui ne soit pas factuelle et emprunte à sa réalité psychique : « j’étais devant une banquette de tramway et tous ces voyageurs anonymes épiaient le nouvel arrivant pour en apercevoir les ridicules. Je sais bien que c’était une idée niaise puisque ici ce n’était pas le ridicule qu’ils cherchaient mais le crime. Cependant la différence n’est pas grande et c’est en tout cas l’idée qui m’est venue. »[39]

On peut ainsi déceler une enfance abandonnique, avec des carences affectives et narcissiques importantes… Désespoir d’être incompris, de ne pas avoir été aimé ? Peur de ne pas être comme les autres ?

« D’habitude, les gens ne s’occupaient pas de ma personne »[40], « la bizarre impression que j’avais d’être de trop, un peu comme un intrus »[41],  « j’aurais voulu le retenir, lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement »[42], comme un parent avec son fils, prêt à le soutenir peu importe le méfait ou le crime ? Il exprime ici ce besoin d’amour indéfectible de la part d’un parent… L’enfant Meursault qui goûte ironiquement et tragiquement à ces petites douceurs d’attention à ce moment de sa vie où va se décider sa mise à mort.

 

Il y a ce moment intéressant qui est cette scène de la visite de Marie en prison : ce n’est pas leur rencontre qui nous intéresse, mais ce qui est perçu par Meursault de ce qui se passe en silence, non loin de lui, telle une création fantasmatique. Dans le tumulte du bruit des visites au parloir qui se tiennent autour d’eux, il y a ce couple particulier d’une mère avec son fils et en reconstituant et rassemblant les morceaux éparpillés de cette visite, voici ce que l’on peut percevoir: « Mon voisin de gauche, un petit jeune homme aux mains fines, ne disait rien. J’ai remarqué qu’il était en face de la petite vieille et que tous les deux se regardaient avec intensité (…) Mon voisin et sa mère se regardaient toujours. Le murmure des Arabes continuait au-dessous de nous. Dehors la lumière a semblé se gonfler contre la baie. Je me sentais un peu malade et j’aurais voulu partir. Le bruit me faisait mal. (…). Le seul îlot de silence était à côté de moi dans ce petit jeune homme et cette vieille qui se regardaient. La petite vieille s’est rapprochée des barreaux et, au même moment, un gardien a fait signe à son fils. Il a dit : « Au revoir, maman » et elle a passé sa main entre deux barreaux pour lui faire un petit signe lent et prolongé »[43].

Cette attention à cette mère et son fils rend malade physiquement Meursault et il dit qu’il voudrait partir. Meursault assiste, contraint, sans possibilité cette fois-ci de fuir, à la séparation de cette mère et de son fils, comme s’il vivait à travers eux ce que lui n’a pas pu éprouver et vivre. Par cet « au revoir, maman » prononcé par un autre fils, il peut commencer à intégrer, sans en être menacé dans sa continuité d’être, quelque chose de l’ordre de la séparation entre lui et sa mère, ce qui était jusqu’à présent une menace de mort. L’irruption de l’étranger, du tiers, de la mort faisait alors effraction dans son monde symbiotique maternel.

  Il est intéressant de relever que c’est, à partir de ce moment-là, qu’il va expérimenter, vivre ce qu’est le manque. Penser l’absence n’est pas inné… Je constate qu’il peut s’appuyer sur l’objet maternel en se remémorant et se soutenant d’une parole de sa mère « Il y avait plus malheureux que moi (…) on finissait par s’habituer à tout »[44]. La parole maternelle atteste-t-elle de l’amorçage d’une séparation psychique entre elle et lui ?

 Il y a un très beau passage sur les débuts de sa capacité à se souvenir « J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir » « Ainsi plus je réfléchissais et plus de choses méconnues et oubliées je sortais de ma mémoire. J’ai compris alors qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison »[45] – il commence à vivre, à partir du moment où il n’oublie plus d’où il vient, ne serait-ce que son appartement, ce point d’appui à l’origine de son monde. Il peut également se souvenir de ce père, s’appuyant de nouveau sur la parole maternelle, et accepter cette union de ces deux parents, et sa place de fils, qui peut être pensé sans avoir à fuir ou à tuer. « Je ne l’avais pas connu. Tout ce que je connaissais de précis sur cet homme, c’était peut-être ce que m’en disait alors maman : il était allé voir exécuter un assassin. Il était malade à l’idée d’y aller. Il l’avait fait cependant et au retour il avait vomi une partie de la matinée »[46]. Cet itinéraire d’aveugle était-il si dénué de but et de sens, quand on pense que Meursault, de tous les lieux du monde possible, se retrouve là symboliquement sous l’œil de son père à lui. J’y vois là un fantasme inconscient de Meursault déplacé dans la réalité, d’être enfin vu et connu de ce père, en ayant la certitude que lui, son père, ne serait pas resté indifférent et sans émotion face à l’exécution de son fils assassin.

 

 

Je ne peux conclure sans vous dire un mot des ressentis négatifs qui se sont imposés à moi, violemment parfois à l’égard de Meursault. L’Etranger, de Camus nous donne la mesure de l’effort qu’il nous en coûte d’aller à la rencontre d’un étranger, d’un autre radicalement autre que soi et de le comprendre. C’est ce travail au quotidien aussi que nous faisons dans nos cabinets d’analyste, avec nos patients. Ce roman reste pour chaque génération une lecture exigeante quant à cet effort d’ouverture à l’autre. Ce roman est d’une analyse infinie en regard de tous les miroitements interprétatifs possibles. Aujourd’hui, ma présentation fut l’un de ces miroitements.

 

 

[1] A. Camus, L’Etranger (1942), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2018, p. 9

[2] Ibid., p. 147

[3] A. Green, « Wilfred R. Bion : La psyché primordiale et le travail du négatif », in Penser la psychanalyse, Paris, Ithaque, 2015, p. 23

[4] A. Camus, L’étranger, op. cit., p. 9

[5] A. Camus, L’étranger, op. cit., p. 15

[6] Ibid., p. 17

[7] Ibid., p. 18

[8] Ibid., p. 18

[9] Ibid., p. 70

[10] A. Camus, « Réflexions sur la guillotine », in Réflexions sur la peine capitale (A. Koestler), Paris, Gallimard, 2002

[11] A. Camus, L’étranger, op. cit., p. 21

[12] Ibid., p. 173

[13] Ibid., p. 23

[14] Ibid., p. 25

[15] Ibid., p. 26

[16] Ibid., p. 28

[17] Ibid., p. 24

[18] P. Fédida, « La grande énigme du deuil, Dépression et mélancolie, Le beau objet », in L’absence, Paris, Gallimard, 1978

[19] A. Camus, L’étranger, op. cit., p. 51

[20] Ibid., p. 53

[21] Ibid., p. 76

[22] Ibid., p. 75

[23] Ibid., p. 75

[24] Ibid., p. 75

 

[25] Ibid., p. 83

[26] Ibid., p. 84

[27] Ibid., p. 87

[28] Ibid., p. 87

[29] Ibid., p. 77

[30] Ibid., p. 12

[31] Ibid., p. 88

[32] Ibid., p. 89

 

[33] Ibid., p. 93

[34] Ibid., p. 99

[35] Ibid., p. 107

[36] Ibid., p. 108

[37] Ibid., p. 108

[38] Ibid., p. 108

 

[39] Ibid., p. 127

[40] Ibid., p. 127

[41] Ibid., p. 128

[42] Ibid., p. 101

 

[43] Ibid., p. 115-116

[44] Ibid., p. 118

[45] Ibid., p. 120

[46] Ibid., p. 165